dimanche 13 avril 2008
la crise, synthéses et état des solutions
La production agricole augmente, mais moins vite que la demande
Si rien n'est fait, les émeutes liées à la flambée des prix alimentaires vont s'étendre dans le monde. "La vérité, c'est que, déjà, des gens meurent dans ces émeutes (...) Mais ils ne se laisseront pas mourir sans rien faire. Ils réagiront",
a prévenu, vendredi 11 avril à Rome, le directeur général de
l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), Jacques
Diouf.
De fait, confrontés à la flambée des cours (ceux du blé et du riz
ont doublé en une année), les réactions violentes se multiplient et
menacent la stabilité de dizaines de régimes par ailleurs souvent
contestés, en particulier en Afrique. Des troubles ont éclaté récemment
à Haïti, au Cameroun, au Mexique... La liste des pays touchés est
longue. La FAO a recensé une trentaine de pays pour lesquels la hausse
des prix alimentaires est dramatique. Sur ce total, près d'un pays sur
trois est confronté à des problèmes politiques (guerre civile,
insécurité générale).
Les raisons de la crise. La
production de céréales a augmenté en 2007 malgré des conditions
climatiques défavorables, et elle augmentera encore cette année de 2,6
%, selon les prévisions de la FAO. Celle de blé atteindra même un
chiffre record en 2008. La crise actuelle ne vient pas d'une diminution
de l'offre, mais d'une croissance de la demande plus forte que prévue.
Les stocks de céréales ne peuvent pas se reconstituer. Ils sont à leur
plus bas niveau depuis un quart de siècle.
La spéculation
internationale avive les tensions tout comme la hausse des prix du
pétrole qui pèse sur les coûts du transport. Résultat, en une année, la
facture céréalière des pays importateurs a crû de 56 %.
Les
experts savaient que la croissance démographique mondiale allait
entraîner une hausse de la demande. En revanche, ils n'ont pas bien
anticipé l'ampleur et la rapidité des changements des habitudes
alimentaires. "Le plus surprenant, c'est l'explosion de la demande
des pays émergents comme la Chine et l'Inde. Elle se rapproche des
standards internationaux avec une consommation de viande et de lait en
hausse", explique le secrétaire général du Centre international de
hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam), Bertrand Hervieu.
Cette demande supplémentaire accroît, elle aussi, les besoins en
céréales destinés à nourrir le bétail.
Pour se prémunir contre
les risques de pénurie, les pays importateurs négocient directement des
accords bilatéraux. La Libye est sur le point d'en conclure un avec
l'Ukraine qui lui garantira que 100 000 hectares seront réservés à
produire des céréales destinées à Tripoli. L'Inde, qui souffre d'un
déficit céréalier depuis deux ans, en négocie un avec le Kazakhstan.
Celui signé entre L'Egype et la Syrie est d'un type différent : en
échange de riz égyptien, Damas fournira du blé au Caire.
La concurrence des agrocarburants. Le
Programme alimentaire mondial (PAM) dénonce régulièrement le rôle des
agrocarburants dont le développement se fait, dans certains pays, au
détriment des cultures à vocation alimentaire ou fourragère. Pas moins
de 100 millions de tonnes de céréales sont utilisées chaque année pour
la fabrication d'éthanol ou de bio-diesel. Aux Etats-Unis, le cours du
maïs évolue de plus en plus comme celui du pétrole brut.
Pour
faire face à l'augmentation des cours du pétrole - et à l'épuisement
des gisements -, les pays en développement sont de plus en plus
nombreux à tabler sur la production d'agrocarburants. Même le Sénégal
s'est lancé dans la course alors qu'il connaît un déficit alimentaire
chronique. Les Philippines, théâtre récent d'émeutes de la faim, se
sont fixées pour objectif d'intégrer 5 % d'éthanol à l'essence
ordinaire en 2009. Ce qui suppose d'étendre les surfaces de canne à
sucre dédiées à cet usage.
Le pari fait sur les agrocarburants
est ainsi remis en question à l'aune de la sécurité alimentaire. Les
industriels de la filière promettent une seconde génération
d'agrocarburants produits à partir de plantes entières qui ne
concurrenceraient plus directement les cultures alimentaires. Mais elle
ne verra pas le jour, à dimension industrielle, avant une dizaine
d'années.
Les OGM, une réponse à la crise alimentaire ? A
court terme, les organismes génétiquement modifiés (OGM) ne peuvent pas
aider à résoudre la crise alimentaire. Les cultures en sont en effet
concentrées aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil et en Argentine, et il
s'agit essentiellement de soja et de maïs destinés à l'alimentation
animale. Les firmes promouvant les OGM n'ont pas cherché à développer
des variétés adaptées aux pays tropicaux affectés par l'insécurité
alimentaire. Ils ne constituent pas pour elles des marchés intéressants.
A
moyen terme, l'utilité des OGM est incertaine. Ils relèvent d'un
système d'agriculture industrielle qui nécessite des investissements
hors de portée des petits paysans. La productivité de ces agriculteurs
pourrait augmenter si leur accès aux marchés était facilité et s'ils
disposaient de davantage d'outils et d'engrais.
Des politiques
agricoles tournées vers le soutien aux petits paysans sont aujourd'hui
jugées plus prioritaires que la résolution de problèmes techniques.
Enfin, si l'importance du progrès agronomique est évidente sur le long
terme, les experts rappellent qu'ils ne se limitent pas aux OGM.
D'autres biotechnologies ont un rôle essentiel à jouer tandis que
l'agroécologie est un domaine de recherche en plein essor.
samedi 12 avril 2008
l'ONU fait un bilan alarmant de la situation
Emeutes de la faim : un défi inédit pour l'ONU
| 12.04.08 | 14h00 • Mis à jour le 12.04.08 | 15h22
Confrontée à la flambée mondiale du coût de la nourriture, l'ONU se prépare au pire. "Une
des inquiétudes majeures est la possibilité que l'ensemble du système
d'aide alimentaire d'urgence soit incapable de faire face", prévient une note interne de l'ONU dont Le Monde a obtenu une copie. Elle recommande la mise sur pied de "plans d'urgence spécifiques pour répondre aux besoins des populations urbaines", jusque-là peu touchées par la malnutrition.
D'après ce document de travail, la hausse des prix, qui pourrait se révéler non pas passagère mais "structurelle", risque de plonger dans l'"insécurité alimentaire" des millions de personnes. Et la communauté humanitaire manquera de moyens et d'expertise pour leur porter secours.
Selon le "mémo" de neuf pages produit par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA), l'ONU devra répondre aux besoins de "nouveaux groupes de population" à un moment où il y aura "moins de nourriture à distribuer". Pour cause d'augmentation des prix des aliments et de l'énergie, les agences humanitaires reçoivent moins de dons en nature et doivent dépenser plus pour acheter de la nourriture et la distribuer.
Parmi les défis qui attendent l'ONU et qui ne doivent pas être sous-estimés, figure aussi le durcissement de crises locales causé par des "émeutes de la faim",
comme celles qui ont secoué l'Egypte, la Mauritanie, le Mexique, le
Maroc, la Bolivie, le Pakistan, l'Indonésie, la Malaisie...
Ces troubles pourraient imposer "des interventions humanitaires hautement délicates" notamment en termes "de ciblage et de distribution", dans des périodes d'agitation et d'instabilité.
La réflexion onusienne s'appuie notamment sur des données du Fonds international de développement agricole (FIDA), une agence de l'ONU selon laquelle, pour chaque augmentation de 1 % du prix des denrées de base, 16 millions de personnes supplémentaires sont plongées dans l'insécurité alimentaire. Cela "signifie que 1,2 milliard d'êtres humains pourraient avoir chroniquement faim d'ici à 2025 ; 600 millions de plus que précédemment anticipé", prévient le document. Parmi les pays en première ligne : l'Erythrée, la Sierra Leone, Madagascar, Haïti, la Géorgie, le Burundi ou le Zimbabwe.
Selon cette analyse, bien que la flambée des prix alimentaires soit en partie due à des facteurs temporaires, la concomitance de "prix records de la nourriture" et de "productions agricoles record" est "une indication forte" que les prix resteront durablement élevés. D'autant plus que les facteurs de long terme, tels que l'augmentation de la population mondiale, la richesse croissante de pays tels que l'Inde, la Chine ou le Brésil (où l'on consomme plus de viande, et donc de grains pour le bétail), ainsi que la pénurie des ressources naturelles suggèrent "la possibilité d'un changement structurel, plutôt que simplement cyclique".
Bien que les groupes les plus vulnérables se trouvent traditionnellement dans des zones rurales, la nouvelle crise risque, selon l'OCHA, "d'avoir un impact important sur les pauvres en milieu urbain".
Le phénomène a commencé au Pakistan, où plus d'un tiers des 56 millions de citadins sont considérés comme vivant dans une situation "d'insécurité alimentaire". Selon la note, le défi, pour les organisations d'aide alimentaire, sera de s'adapter à "la nature mouvante des mécanismes de débrouille en milieu urbain", alors qu'elles n'ont qu'une "expérience limitée" dans cet environnement.
Pour faire face, l'ONU devra aussi, selon l'étude de l'OCHA, envisager "des interventions alternatives", telles que la distribution d'argent liquide, de bons alimentaires, ou la mise en place de "filets de secours sociaux".
Le déblocage de fonds d'urgence pour l'achat de bétail, de semences ou d'outils agricoles pourrait aussi se révéler indispensable. Mais les Nations unies disposent d'une expertise toute relative dans ces domaines, ce qui est, selon la note, une "source de vulnérabilité majeure".
Jusqu'à présent, les modèles d'analyse de l'ONU se sont rarement appliqués à "des situations où il y a de la nourriture, mais où les gens n'ont pas de quoi se la payer", relève le document. Le bureau de la coordination de l'aide humanitaire envisage donc d'encourager l'étude des effets du fonctionnement des marchés mondiaux sur la malnutrition.
L'ONU pourrait par ailleurs aider les gouvernements touchés à trouver "les bonnes réponses". Cela pourrait passer par l'adoption d'une posture claire sur la question de la reconversion de terres agricoles pour produire des biocarburants. Cette tendance nouvelle a été qualifiée de "crime contre l'humanité", en octobre 2007, par Jean Ziegler, alors rapporteur des Nations unies sur le droit à l'alimentation, mais ni l'ONU ni ses agences humanitaires ou environnementales n'ont adopté de position définitive sur la question.
jeudi 10 avril 2008
crise alimentaire : article du "monde"
Matières premières agricoles Des hausses de prix explosives
Comme annoncé, voilà l'article trouvé ce matin
Article paru dans l'édition du 05.04.08
L'envolée des prix du blé, du maïs et du riz provoque des
manifestations en Afrique et des tensions en Asie. Retour sur les
causes de ces augmentations et tour d'horizon des mesures pour prévenir
de graves crises dans les pays en voie de développement
Un mort à Abidjan, en Côte d'Ivoire, mardi 1er avril, plusieurs dizaines
de manifestants incarcérés au Sénégal lundi 31 mars, ainsi qu'au
Burkina Faso, et au Cameroun dans les jours précédents : la liste
s'allonge de protestations plus ou moins pacifiques « contre la vie
chère ». En 2007, c'était au Mexique et au Maroc.
Car « la vie chère », c'est l'explosion des prix alimentaires sous l'effet de la hausse générale des matières premières agricoles : selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), ils ont augmenté de près de 40 % en 2007 au niveau mondial. Le blé (au plus haut depuis vingt-huit ans), le maïs, le riz, le soja, le colza ou l'huile de palme ont vu doubler, voire tripler, en deux ans leurs cours au grand dam des populations pauvres dont les revenus ne progressaient pas autant.
Par la voix de son président, Robert Zoellick, la Banque mondiale a décrété, mercredi 2 avril, qu'il fallait de toute urgence lancer un « new deal » alimentaire pour éviter que 33 pays connaissent des troubles politiques et sociaux.
Des causes multiples. Ces hausses sont dues à une demande accrue des pays émergents suscitée par la poussée démographique, mais aussi par une hausse du niveau de vie en Asie. Le monde agricole n'a pas pu suivre cette poussée de la demande, car les terres se raréfient en raison de l'urbanisation accélérée, en Chine comme en Inde, et à cause d'une productivité agricole toujours insuffisante dans les pays en développement. Le réchauffement climatique contribue à aggraver les phénomènes de sécheresse ou d'inondation qui détruisent les récoltes. La hausse des prix de l'énergie a provoqué celle des intrants (semences, pesticides, engrais).
L'utilisation des céréales, de la canne à sucre et des oléagineux pour la fabrication d'agrocarburants a encore aggravé la situation. La spéculation a profité de ces tensions pour jouer les prix agricoles à la hausse et placer des capitaux sur ces marchés devenus un refuge contre les fluctuations du dollar ou contre l'inflation renaissante.
Le riz, dont le prix a augmenté de 30 % en deux semaines - « du jamais-vu », selon Patricio Mendez del Villar, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) -, est un cas d'école : ce petit marché subit les aléas climatiques de l'Australie et les réactions protectionnistes de la Thaïlande, du Vietnam, de l'Inde, de l'Egypte, etc. Les fonds d'investissement en ont donc fait un « véhicule » spéculatif de choix depuis trois mois. Aux Philippines, à Madagascar, au Sénégal, la colère populaire enfle.
Des populations particulièrement fragiles. Contrairement aux pays occidentaux où la part de l'alimentation dans les revenus des ménages atteint 10 % à 20 %, elle est de 60 % à 90 % dans les pays pauvres. L'augmentation des cours des céréales y est par conséquent plus sensible, surtout pour les urbains, qui ne produisent pas de denrées.
Les pays eux-mêmes sont plus ou moins fragilisés, selon leurs dépenses pour les importations de blé, de riz ou de maïs, bases de l'alimentation mondiale. Parmi eux, ceux que la FAO appelle les pays à faible revenu et déficit vivrier (PFRVD), souvent situés en Afrique, sont dans des situations très difficiles. Si le volume de leurs importations pourrait légèrement diminuer en 2008, du fait de bonnes récoltes, l'envolée des céréales et du fret devrait tout de même alourdir leur facture de 35 %, pour la deuxième année consécutive. Et de 50 % en Afrique, notamment au Maroc, au Lesotho et au Swaziland.
Des remèdes à double
tranchant. Pour sécuriser leurs approvisionnements en denrées à prix
accessibles aux consommateurs, les Etats, quand ils en ont les moyens,
ont pris différents types de mesures, en jouant sur la production, les
exportations ou les importations. Mais les marchés agricoles étant très
petits (seulement 17,2 % des volumes totaux de blé sont échangés sur le
marché mondial, 12,5 % du maïs, 7 % du riz), chaque décision crée, par
ricochet, davantage de tensions ailleurs.
La FAO s'alarme de telles initiatives. « Ce n'est pas avec des décisions unilatérales que le problème se réglera », déclarait son directeur général, Jacques Diouf, fin janvier dans Le Monde, appelant les Etats à prendre des décisions stratégiques en matière d'alimentation mondiale, mais collectivement.
Où produire plus ? Sachant que, dans les pays
développés, la productivité et les surfaces sont à leur plus haut
niveau, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement
(BERD) et la FAO ont appelé, mi-mars, les pays d'Europe de l'Est et de
la Communauté des Etats indépendants - Russie, Ukraine et Kazakhstan
particulièrement -, à doper leur production. Leur potentiel est
important : près de 23 millions d'hectares de terres arables n'y sont
plus utilisés pour l'agriculture depuis quelques années, et 13 millions
pourraient être récupérés sans « coût environnemental majeur ». Mais
tout est question d'investissement des secteurs publics et privés.
L'Amérique du Sud est l'autre réservoir foncier potentiel et pour toutes les cultures ; par exemple, on estime à quelque 20 millions d'hectares les superficies qui pourraient être mises en culture au Mato Grosso brésilien. Cette extension ne pourrait se faire qu'au détriment de la forêt amazonienne et devrait donner lieu à des débats sur les équilibres écologiques.
Laetitia Clavreul et Alain Faujas
crise alimentaire : article du journal canadien "le droit"
Catastrophe alimentaire en vue
C'est le nouveau visage de la faim", a déclaré Josette Sheeran, directrice du Programme alimentaire mondial, dans un appel pour obtenir 500 millions $ supplémentaires afin de pouvoir continuer à fournir une aide alimentaire à 73 millions de personnes affamées cette année. "Les gens n'ont simplement plus les moyens d'accéder aux produits alimentaires [...] Jamais auparavant nous n'avions connu une situation où la hausse agressive des prix alimentaires nous oblige à limiter nos activités pour des raisons de budget."
Le PAM s'est résolu à lancer un appel public, il y a trois semaines, car le prix des produits que l'organisme achète pour nourrir des populations parmi les plus pauvres de la planète a augmenté de 55 % depuis juin dernier. Et au moment où cet appel a effectivement été lancé cette semaine, les prix avaient encore grimpé de 20 %. Aujourd'hui, le PAM a donc besoin de 700 millions $ pour combler le fossé entre le budget fixé l'année dernière et les prix de cette année.
En Thaïlande, les agriculteurs couchent dans leurs champs après avoir appris aux informations que les voleurs s'en prennent au riz, qui vaut désormais 600 $ la tonne, en se servant directement dans les champs. Quatre personnes ont été tuées en Égypte dans des affrontements au sujet de la farine subventionnée vendue à profit sur le marché noir. Au Maroc, au Sénégal et au Cameroun, des émeutes liées à la nourriture ont éclaté.
L'an dernier, il est devenu clair que l'ère de la nourriture bon marché était révolue : entre 2006 et 2007, le coût des produits alimentaires s'est accru de 23 % à l'échelle mondiale. Cette année, ce qui devient manifeste, c'est l'impact qu'a ce changement sur le mode de vie des consommateurs.
Budget serré
Au Japon, en France ou aux États-Unis, la hausse continue des prix de l'alimentation entraîne une pression supplémentaire sur le budget des ménages. Pour les moins fortunés, dans d'autres pays, cette hausse peut supposer une réduction des protéines dans l'alimentation des consommateurs, ou les confronter au choix d'offrir un déjeuner à leurs enfants ou de payer leurs frais de scolarité. Qui plus est, la famine guette les populations les plus pauvres.
Tous les ingrédients d'une terrible tempête sont réunis. Pour commencer, la population mondiale a continué de croître, contrairement à la production alimentaire. Pendant 50 ans, entre 1945 et 1995, alors que la population mondiale faisait plus que doubler, la production de céréales conservait le même rythme, avant de ralentir.
Sur six des sept dernières années, les hommes ont consommé plus de céréales qu'ils n'en ont produits. L'année dernière, les réserves mondiales de céréales pouvaient couvrir seulement 57 jours, contre 180 il y a dix ans.
Pour ne rien arranger, la demande de produits alimentaires croît plus vite que la population. Avec l'augmentation des revenus en Chine, en Inde et dans les autres pays à croissance économique rapide, les consommateurs intègrent de plus en plus de viande dans leur régime alimentaire : le Chinois moyen mange aujourd'hui 50 kg de viande par an, contre 20 kg au milieu des années 1980. Or la production de viande nécessite d'énormes quantités de céréales.
Et puis il y a le réchauffement climatique, qui contribue probablement déjà à la baisse de la production alimentaire.
Biocarburants
Les dégâts les plus graves sont dus à la folie des "biocarburants", qui sont censés réduire les émissions de dioxyde de carbone et lutter contre le réchauffement climatique (ce qui, dans la réalité, n'est pas vrai - du moins pas sous leur forme actuelle). Aux États-Unis, 30 % des récoltes céréalières de cette année iront directement dans des distilleries d'éthanol. De son côté, l'Union européenne a pour objectif de fournir, d'ici 2010, 10 % du carburant utilisé dans les transports fonctionnant au biocarburant. Une immense partie des terres cultivables mondiales est détournée pour alimenter des voitures plutôt que des hommes.
Pire encore, on rase la forêt tropicale, notamment au Brésil et en Indonésie, pour produire plus de biocarburants.
Dans cette "terrible tempête", il y a bien un élément que l'homme est tout à fait en mesure de contrôler : les gouvernements doivent simplement cesser de créer une demande artificielle en biocarburants de la génération actuelle (qu'ils subventionnent souvent de façon directe). Ces terres seront alors de nouveau destinées à la production de produits alimentaires, ce qui entraînera une chute des prix. Il est vrai, le changement climatique est une menace réelle. Mais nous ne sommes pas condamnés à subir cette crise tout de suite.
"Si on continue de détourner de plus en plus de terres [...] pour que des biocarburants industriels fassent rouler les voitures, dans deux ans, nous aurons une catastrophe alimentaire mondiale, affirmait Vandana Shiva, directrice de la Fondation de recherche pour la science, la technologie et l'écologie basée en Inde. Nous avons encore 20 ans avant qu'une catastrophe climatique ne survienne. Mais attention, les solutions inadaptées au réchauffement climatique créent des catastrophes qui interviendront bien plus rapidement que le réchauffement climatique lui-même."
Gwynne Dyer est un journaliste indépendant canadien, basé à Londres, dont les articles sont publiés dans 45 pays.
gdyer@ledroit.com
crise alimentaire : article du journal suisse "le temps"
Des émeutes de la faim sans précédent
• La flambée des prix du blé, du maïs ou du soja se répercute sur le prix des denrées alimentaires.
• Elle provoque de graves crises sociales, parfois même des émeutes, dans une trentaine de pays d'Asie et d'Afrique notamment.
Causes et risques. Ram Etwareea Mercredi 9 avril 2008
D'Argentine au Zimbabwe, en passant par le Mexique, le Burkina Faso, le Sénégal, l'Egypte, le Bangladesh, la Thaïlande et les Philippines, les émeutes de la faim se multiplient, faisant leur lot de victimes. La situation s'est particulièrement dégradée depuis une quinzaine de jours. La farine, le riz, le maïs, le lait et d'autres denrées de base ne sont plus accessibles à de larges couches de populations dans de nombreux pays. Leurs prix ont explosé. Dans certains cas, ils ont plus que doublé en quelques mois. La gravité de la situation a été résumée mardi par le commissaire européen au Développement, Louis Michel. Selon lui, l'Afrique court le risque d'un «vrai tsunami économique et humanitaire».
En Haïti, l'un des pays parmi les plus démunis au monde, des milliers de jeunes sont rassemblés devant le palais présidentiel depuis une semaine. Des barricades ont été érigées et les affrontements avec la police ont fait cinq morts et des dizaines de blessés.
Dans les villes africaines, les manifestations éclatent à tout moment. Au Cameroun, les autorités évoquent 40 morts depuis le début du mois. A Ouagadougou, capitale de Burkina Faso, une grève nationale a paralysé toutes les activités ce mardi. Au Yémen, une marche d'enfants a eu lieu en guise de protestation.
C'est la même histoire en Asie. Au Bangladesh, les foules se battent pour accéder aux magasins mis en place par l'Etat pour vendre le riz à un prix subventionné. Un groupe paramilitaire est chargé de surveiller et réprimander la manipulation des prix ou la constitution illégale de stocks de riz. Le chef militaire du pays aurait demandé aux villageois de substituer la pomme de terre au riz.
A Manille, capitale des Philippines, l'armée a été déployée pour superviser la distribution de vivres dans les quartiers déshérités. En Inde, le gouvernement mène une guerre féroce contre le marché noir. Même le richissime Singapour n'a pas été épargné et des dizaines de personnes sont allées jusqu'à braver l'interdiction de manifester. En Thaïlande, premier exportateur mondial de riz, les autorités ont dû démentir fermement les rumeurs d'une pénurie pour éviter la panique. L'armée garde les rizières.
La Banque mondiale résume bien la situation: une trentaine de gouvernements en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud risque de connaître de graves instabilités politiques et sociales. Elle fait remarquer que dans les pays en développement, l'alimentation représente jusqu'à 70% des salaires, contre 15% dans les pays développés. «Il va y avoir des troubles et les pays les plus pauvres en pâtiront beaucoup plus que les nations les plus riches comme la Malaisie et Singapour», a déclaré mardi Ooi Kee Beng, de l'Institut d'études sud-est asiatique à Singapour, cité par l'AFP.
Les premières émeutes de la faim ont eu lieu au début de l'année dernière au Mexique, où le maïs et le blé, ingrédients nécessaires pour les tortillas avaient augmenté de plus de 40% par rapport à l'année précédente.
Face à la colère de la rue, de nombreux Etats tentent tant bien que mal de venir à la rescousse de consommateurs.
Certains subventionnent les prix au détriment d'autres dépenses publiques. D'autres éliminent les droits de douane à l'importation. Certains pays avaient même reporté leurs achats, espérant un recul des prix. Or, c'est exactement le contraire qui s'est produit. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase en ce début d'avril est la flambée du riz. Son prix s'est envolé de 50% en l'espace de deux semaines suite à diverses actions visant à limiter les exportations, au Vietnam, en Thaïlande et en Inde. La semaine dernière, le cours a touché le sommet historique de 1000 dollars la tonne. Pour la moitié de l'humanité pour qui le riz est l'aliment de base, le calvaire est loin d'être fini.